Shirley… Vous préférez que je m’adresse à vous en anglais?

Enfant, on ne le connaissait juste pas. Pourquoi n’avaient ils pas choisi Valérie ou Carine comme tout le monde, ou France comme l’avait voulu mon père. Mon prénom était le fruit de la première discorde entre mes parents, pas la dernière.

Je l’ai détesté.

À chaque fois qu’on me regardait interloqué et qu’on me demandait de répéter mon prénom.

Adolescente, c’est au cours d’anglais quand ce prof à l’accent précieux prononçait mon prénom de façon si froide que tout mon corps se glaçait à chaque interpellation.

Que s’est il donc passé à un.moment pour que je finisse par en faire une force malgré tout ? Dans le regard des hommes qui lorsque je leur révélais mon prénom, me regardaient en se demandant qui donc pouvait se cacher derrière. Aujourd’hui, il m’arrive parfois de me demander ce que ma vie aurait été si on m’avait appelée différemment. Aujourd’hui je précède les regards interrogateurs parce que finalement #rienàfoutre Shirley… Vous préférez que je m’adresse à vous en anglais? Non non, ça ira en français. Shirley, C.H…. Heu non S.H. I. R… Aujourd’hui, je l’épelle d’office.

Et finalement, je l’aime bien ce prénom.

Pourquoi Françoise ?

par Françoise Duesberg

cest-mon-prenom-grille

Fran-çoise

Fran, bref et sourd

çoise, plus long, plus sonore.

 

Fran : la porte s’entrouvre, une porte en volutes de fer forgé, elle s’entrouvre tout doucement, timidement sur la nuit, sur la mer, sur l’horizon où vogue, dirait-on, un navire

çoise : par la porte grand-ouverte, on voit maintenant le bateau toutes voiles gonflées s’en aller, fier, vers la haute mer. Une pleine lune bienveillante baigne les flots, l’aventure peut commencer, la lune éclaire la voie, repousse la nuit, la nuit des années sombres, des années de guerre.

Françoise, c’est l’appel de la mer, c’est partir loin, c’est ne pas décevoir les espoirs de ceux qui en 1947 ont choisi de m’appeler ainsi.

 

Il m’a toujours semblé que je n’aurais pu m’appeler autrement. Françoise ça va de soi, aurait chanté Brassens. Ce nom me colle à la peau. Je ne me suis jamais posé la question, je ne l’ai jamais posée à mes parents et rien ne me permet d’affirmer qu’ils n’ont pas songé à Gabrielle, Hélène ou Odile. Je suis pourtant convaincue que Françoise s’est immédiatement imposé, comme s’est imposée une grossesse venue trop tôt, trop vite. Pas étonnant que je sois une fonceuse !

 

Alors pour la première fois, je m’interroge : pourquoi Françoise ?

 

Je pense tout de suite à une histoire de transmission. Mon père s’appelle Freddy (sur sa carte d’identité, il est écrit Alfred : son père, Alfred, dans l’émotion et la précipitation, a communiqué à l’officier de l’état civil son propre prénom !) Donner à son aînée un prénom commençant par F, mieux, par Fr, c’était déjà une façon de se prolonger. Mon frère, né seize mois plus tard, fut appelé Jacques, ma mère s’appelait Jacqueline, tout était dans l’ordre des choses : au père et à la fille aînée, le F, à la mère et au fils cadet, le J.

Dès sa naissance, Jacques fut surnommé Jacky et ne fut jamais appelé autrement dans la famille. Or, je viens de découvrir que ma mère, fille unique, quand elle était enfant et adolescente, était elle aussi appelée Jacky : « Mon petit Jacky », écrivaient ses parents, Jules (déjà un J) et Anna, dans leurs lettres du Congo où ils gagnaient modestement leur vie de « petits Blancs ». « Notre petit Jacky », écrivait sa tante, Clara, qui l’élevait en Belgique.

Les J étaient très présents également dans la famille de mon père : sa mère s’appelait Jeanne, sa sœur Janine, Janine qui est mon deuxième prénom. Et ma tante Janine appellerait une de ses filles Françoise !

Étrange entrecroisement dans notre famille des F et des J, combiné au subtil entrecroisement des identités masculine et féminine. Jeu de filiation que je poursuivrai sans le savoir avec deux de mes trois enfants : l’aînée s’appelle Florence, avec Jeanne comme deuxième prénom, le dernier s’appelle Jean-François, synthèse parfaite ! Celle du milieu, Cécile, est la seule dont le prénom ne renvoie à aucun ascendant. Comme par hasard, c’est elle la plus curieuse de l’histoire familiale. Il faut dire que je voulais l’appeler Delphine, où l’on entend le son f mais surtout qui commence par D, comme Duesberg dont aucun descendant de mon père ne porte le nom, mon frère ayant eu des filles. Mon mari préférait Cécile à Delphine et comme il ne pouvait cacher sa déception qu’elle ne soit pas un garçon, je me suis ralliée à son choix , pour le consoler en quelque sorte. Ce n’était pas un sacrifice, je trouvais que c’était un très beau nom. C était tout de même l’initiale de Clara, ma grand-tante qui a toujours joué de facto le rôle de grand-mère.

Les prénoms de Florence et Jean-François, je les ai arrachés de haute lutte à ma belle-famille : pour ma belle-mère, il n’était pas question de F. Son mari, dont elle était veuve, s’appelait Ferdinand et elle en disait pis que pendre. « Ma pauvre Françoise », se lamenterait-elle quand je lui annoncerais que le troisième était un garçon, « tous les hommes dans cette famille sont des catastrophes. » Elle englobait son défunt Ferdinand dans la sombre nébuleuse masculine de sa belle-famille. Donc, pour elle, Florence était exclu. Ses filles la soutenaient et me harcelaient de coups de fil à l’hôpital. Je pleurais mais nous avons tenu bon mon mari et moi et mon lait n’a pas tourné ! Quant à Jean-François, sur qui planait le présage de nullité lancé par ma belle-mère, ce prénom que j’avais toujours aimé a été accepté malgré le F honni après que j’aie renoncé à mon premier choix, Manuel. Trop « étranger », trop prolétaire, jugeait la belle-famille. Mais combien de fois ma belle-mère ne l’a-t-elle pas appelé Jean-Christophe ou Jean-Sébastien par un malencontreux lapsus.

L’entrelacement des F et des J s’est poursuivi : Florence a épousé un Jean-Michel dont le nom de famille commence par D, ses initiales sont redevenues FD, comme celles de son grand-père et de sa mère… Et mon compagnon s’appelle Jean.

 

Revenons à la petite Françoise. Dans le choix de ce prénom, outre le désir de se prolonger, il y avait aussi et peut-être surtout un amour viscéral pour la France. À l’âge de douze ans, ma mère écrivait à ses parents qu’elle en avait marre d’étudier chaque année l’histoire de Belgique, que l’histoire de France était bien plus passionnante, que les Français étaient plus vifs, plus intelligents et que plus tard, elle irait vivre en France. Mon père comme ma mère baignaient dans la littérature française, le cinéma français et Paris serait leur premier voyage. Françoise évoquait en outre d’illustres François dont le prestige répandrait sur moi des ondes prometteuses : Villon, Rabelais, Mauriac… Peu de femmes, on ne parlait encore ni de Françoise Giroud ni de Françoise Sagan ni de Françoise Fabian. Mais la Françoise de « La Recherche » comptait double, tous les deux vénéraient Proust. Et mon père portait aux nues l’actrice Françoise Rosay.

 

En réalité, jusqu’à l’âge de dix-douze ans, Françoise ne fut mon prénom qu’à l’école. Toute la famille m’appelait Bouzou. Mon père allait souvent chez des fermiers de la région de Verviers qui parlaient wallon et appelaient leurs jeunes veaux des bouzous. Ou plutôt, c’était le cri, « bouzou bouzou ! », par lequel la fermière les appelait tout en tapant sur la bassine qui contenait leur nourriture. Les veaux, qui venaient d’être sevrés, se précipitaient, se bousculaient. « C’est un vrai bouzou », a décrété mon père émerveillé par l’avidité avec laquelle je tétais le lait maternel. Je devins « le Bouzou » et ne redevins Françoise à part entière qu’à mon entrée en sixième latine, mes parents ayant estimé que je n’avais plus l’âge de porter ce surnom. C’est à la même époque que j’ai perdu les rondeurs dont j’avais honte et la timidité qui m’enveloppait pour devenir une élève chahuteuse. Une Françoise frondeuse et fonceuse. Le retour du F…

 

Si on remplace le o de Françoise par un h et si on enlève la majuscule et la cédille, on a « franchise ». On dit souvent que c’est la qualité des Françoise. C’est peut-être un défaut. Mais de « franchise » à « que je franchisse », il n’y a qu’un pas, celui pour sauter par-dessus le ruisseau, sauter une année à l’école, se lancer dans les rouleaux de l’océan et se retrouver la tête en bas sous la vague, ne plus savoir où sont le ciel et la terre, en sortir vacillante, éblouie, oser dire que le roi est nu, que le patron est nul, que les gosses nous pompent, oser dire non à ses parents, sans doute le plus dur des défis.

Gaël se penche sur le prénoms de quelques célébrités

Connaissez-vous Sara-sans h de Paduwa, Armelle-princesse-des-ours Gysen, Isabelle-Bébelle de Borghraeve, Virginie Hocq, Lara-Laruccia Fabian, Olivia Borlée, Pierre Marcolini ? S’inspirant de « Comment je M’appelle », Gaël leur a demandé ce qu’ils pensaient de leur prénom. C’est le dossier « psycho » du mois d’août.

Gaël

Dominique Anne, une fille-liation si difficile à faire entendre

Une autre Dominique, aînée de trois frères, première petite fille tant attendue de grands parents qui, après cinq fils aux prénoms d’apôtres n’avaient trouvé que Michèle pour saluer l’arrivée bienheureuse d’une fille… Rêvaient ils tous vraiment d’une fille ?
Dominique, prénom abhorré quand rien n’est autorisé pour signifier les prémices d’une féminité qui sera toujours moquée. Ni les cheveux longs, trop longs à peigner, ni les robes de nuit qui compliqueraient l’ordre des piles de pyjamas qui iront aussi bien à l’un qu’à l’autre. Plus tard, le dénigrement des frères pour une poitrine trop plate. La sentence d’un père au jour des premières règles : « évite ça en voyage de noces ». Comment transcender ce déni d’être soi, d’être femme, de se rêver jolie, de se projeter mère ?
Comment conquérir un prénom à soi, rien qu’à soi, qui revendique, qui affirme ce que l’on porte au creux de soi, de promesses, de joies et de délices ? Un prénom qui autorise à exister dans ce que l’on est de plus vrai, qui enjoint de faire exister ce soi là ?
Avec le « Dominique », s’invitait l’autoritarisme d’une « dominante » … Dominer pour exister, se faire reconnaître, se faire entendre derrière ce mot si dur « Dominique » ?
Alors il fallait l’adoucir, l’ennoblir avec ce peu de tendresse qui lui manquait tant …
La ritournelle des prénoms s’invitait : « Dominique Anne Paule Ghislaine ». Paule et Ghislaine n’arrangeaient pas grand chose. Anne prenait tout son sens. Alors va pour Anne. Mais je ne pouvais, ce faisant, me laisser piéger dans la confusion avec les cousines, paternelle et maternelle, au doux prénom d’Anne…
Alors c’est le mien que j’adoucirais de cette syllabe montante, de ce « e » muet pour être plus présent.
Ce serait Dominique Anne, affiché subrepticement, insidieusement… question de ne pas être moquée pour ce caprice, cette minauderie d’adolescente en quête… en quête de quoi, sinon de se signaler, simplement, d’afficher son état, revendiquer sa différence dans un univers familial essentiellement masculin, expéditif et guère tendre.
Peu à peu affiché, il conquiert son rang. Je conquiert mon rang, de fille, de jeune fille, de jeune femme.
Et le trait d’union ? Refusé ! Absolument interdit ! Combien de cartes de visites sont retournées à l’imprimeur ! Il n’y aura jamais de trait d’union ! Rien ne réconciliera jamais définitivement le prénom subi avec le prénom choisi.
Et ce prénom composé flottera éternellement…
Il ne faudra presque plus de nom de famille !
Dominique Anne, l’ordre inattendu de ces prénoms, ajustés l’un à l’autre sans s’unir, confère à lui seul une identité. Être enfin soi, à vingt ans, définitivement. Soi à travers juste un prénom, doublé néanmoins. Un prénom conquis. Un prénom presqu’unique. Expression impérieuse d’une reconnaissance si difficile à atteindre. D’une fille-liation si difficile à faire entendre …

 

Dominique Anne, née en 1962

Le prénom d’une fille qu’il aima naguère d’un grand amour

Comment je M’appelle, extrait de « Le livre de mon père » (en cours d’écriture)

 

Je suis un prénom que me donna mon père au grand dam de ma mère qui vit dans ce choix une trahison. Régine, ce fut le prénom d’une fille qu’il aima naguère d’un grand amour. Pour ce que j’en sais et que je tiens de ma mère, cette jeune femme s’exila sous les tropiques pour une raison inconnue de moi mais qui dut être impérieuse quand on sait qu’elle prit cette décision au point culminant de leur sentiment amoureux, non sans lui avoir préalablement et honnêtement proposé de l’accompagner. Il préféra ne pas la suivre dans cette incertaine aventure. Mon père n’avait pas, n’a jamais eu, le goût du risque. Et puis, il y avait sa mère…

Cette histoire de cœur laissa toutefois des traces comme ce prénom, Régine, rappel de cet amour inassouvi dont la survivance serait assurée à chaque fois qu’il serait prononcé à mon endroit par lui, mais aussi, et quel châtiment ce dut être pour elle, par ma mère. Celle-ci gonfla ces six lettres, trois consonnes et trois voyelles, de jalousie rentrée et d’amour maternel balbutiant, faisant de moi un être très tôt tiraillée entre plusieurs feux, dont ceux de l’amour, comme de bien entendu!

Petite et jusque loin dans l’âge adulte, je n’aimai pas mon prénom. Dans mes jeunes années, j’ignorais tout de l’existence de cet amour antérieur. Je n’aimais pas ce prénom francophone que les Flamands (dont j’étais) :

massacraient dans un roulement de R qui sentait la terre pesamment labourée ;

dont ils omettaient l’aigu de l’accent du « e » de la première syllabe le rendant muet comme un vieillard assis sur une chaise tirée sur le seuil de sa maison ;

dont ils malmenaient la syllabe « gi »  qui, dans leur langue, devenait gui, les promesses de bonheur en moins.

Quand je me hasardais à le leur faire remarquer, ils me traitaient de francophone, quasi une insulte qui me faisait devenir le petit mouton noir de la cour de récré.

Ma grand-mère maternelle avait une sœur prénommée Angèle d’une quinzaine années son aînée. Cette vieille Brugeoise, aux cheveux blancs comme la mousse de bain  et à l’imposante stature de gendarme ne connaissait qu’un idiome : le sien c’est-à-dire son patois local, le westflamand. Je n’oserais pas affirmer qu’elle avait appris à lire et à écrire. Elle était incapable d’articuler mon prénom. Après quelques rageuses tentatives que son dentier rendaient encore plus infructueuses, elle m’affubla de l’approchant Rosijn (prononcer « rosine » ), qui diminutif aidant, devint presque aussitôt Rosijntje (prononcer « rosintcheuh »). A ce sobriquet, que je trouvais alors ridicule et qui signifie « petit raisin sec », me valant les moqueries de mes grands cousins, je rétorquai secrètement adjoignant au Tant’Angèle (prononcer « tann-t’Angèleuh ») qui la désignait, le vilain et rimant vette bille (prononcer « vaitte belle ») qui veut dire : « grasse cuisse ». Ma trouvaille avait au moins le mérite de souligner sa réalité pondérale, là où la sienne de trouvaille n’était, de mon propre avis, aucunement fondée. Ce n’est que longtemps après sa mort, lorsque j’ai commencé à ressentir le besoin de savoir d’où je venais, qui étaient mes ancêtres, que j’ai perçu dans le Rosijntje de ma Tante Angèle une manière de douceur que personne autour de moi ne s’était accordé à lui trouver, tant cette femme au destin tragique avait bataillé pour rester droite comme un chêne dans un monde qui lui avait ravi, pour ce que l’on m’en a dit et que je me rappelle, un premier mari, un enfant et un petit-fils.

Quand j’ai pour toujours franchi la barrière linguistique (on dit frontière aussi), qui fait de mon pays pas loin d’une ex-Yougoslavie préservée par la guerre, j’ai réalisé que mon prénom n’était pas répandu. Son côté suranné additionné à ma différence idiomatique éveilla une nouvelle fois la curiosité de mes camarades de classe et je devins là aussi la bête curieuse de la cour de récré.

Avec l’apprentissage du latin me fut dévoilée l’étymologie de mon nom. Je ne tirais de cette reine providentielle aucune fierté, ce titre ne pouvant évoquer pour moi personne d’autre que notre reine Fabiola.  Elle seule méritait de plein droit ce rang et avant elle, dans un temps que je ne pouvais connaître, la très belle et vertueuse Elisabeth, qui avait donné son nom à l’avenue dans laquelle j’habitais du temps de mon enfance flamande « à la mer ».

C’est perdue dans ma nouvelle langue que je découvris le secret lié à mon prénom, et en compris la teneur toxique. Mon père en me baptisant Régine avait enfermé tout son amour dans ces six lettres maudites. Par le rappel quotidien de cette histoire inachevée, il accédait à l’impossibilité d’aimer. Un lourd fardeau pour une gamine marquée par le triple sceau de l’abandon : celui de sa mère, suivi de très près par celui de son père et un an plus tard par celui de ses grands-parents maternels.

 

Au temps de mes premières amours, il y eut un égrenage sympathique de quelques surnoms énamourés qui furent précieux dans l’ébauche de mon identité. Ainsi me suis-je appelée « Marcelle », le temps de mes études supérieures.

Et puis un jour je fis une rencontre. Il avait fait assez de latin pour me convaincre que reine je ne l’étais pas. Du moins pas encore même si j’étais forcément destinée à en incarner un jour la signification. Il apprivoisa en moi l’animal sauvage, dont j’avais l’instinct, le cœur solitaire, l’allure et avec qui je partageai l’art de la fuite.  Mais je restai auprès cet homme. Et jour après jour, ce prénom, à l’origine mal reçu et pas compris, commença de prendre son sens. Depuis, je le porte comme une couronne.

De temps à autre, des êtres pour qui je compte y sertissent un bijou supplémentaire. Ainsi, une amie chère, qui m’écrivit une lettre, un été qu’elle avait lu, un manuscrit que j’avais achevé, juste avant sa signature avait noté : « Tu n’as pas volé ton prénom, allez. »

 

Tout comme je n’ai pas volé mes autres prénoms, ceux qui ne nous identifient pas dans la vie courante mais bien dans la vie civile et nous éclairent, quand ils ont été donnés dans des familles où on accorde plus d’importance à la généalogie qu’à l’air du temps, sur nos ascendances. Je m’appelle donc aussi Suzanne, Marie, Jeanne, ce qui donne, prononcé à voix haute : Régine-Suzanne-Marie-Jeanne. Allez savoir pourquoi, les rares fois où dans mon enfance, j’ai dû énumérer mes prénoms, j’ai à chaque fois éprouvé une gêne légère à l’idée que l’on puisse entendre le prénom composé Marie-Jeanne au lieu des deux prénoms juxtaposés Marie et Jeanne, comme si de cette Marie-Jeanne, allez savoir pourquoi, pour rien au monde, je n’en aurais voulu.

J’ai grandi, loin de mon père, auprès d’un homme qui m’a tenu lieu de beau-père qui avait une aversion paroxystique pour les prénoms composés reposant sur une théorie boiteuse selon laquelle les parents d’enfants ainsi prénommés n’avaient pas réussi à se mettre d’accord sur le prénom à donner à leur progéniture, un compromis annonçant l’échec de l’éducation qu’ils tenteraient de lui prodiguer.  Cette théorie était riche de développements et de nuances que ma honte d’en avoir été imprégnée m’interdit ici de rapporter.

Notez qu’en deuxième choix, mon père avait retenu le prénom : Mercedes. Fort bien inspiré, il y renonça. Les voitures à l’étoile étant très en vogue dans les années 1960, on peut supposer qu’il craignit les effets pervers d’un effet de mode passager. En définitive, je l’ai échappé belle (cela me fait songer qu’une amie m’appelait jadis comme ça : l’Echappée belle). J’eus pu m’appeler Régine-Mercedes ou Mercedes-Régine et être ensuite élevée, comme je le fus, à la va-comme-tu-pousses, par ce beau-père, qui — notez-le bien —n’était pas à une contradiction près puisqu’il s’appelait lui-même Pierre-Paul, et avait —vous ne m’en voudrez pas de me répéter, mais c’est tellement énorme qu’il vaut peut-être mieux deux fois plutôt qu’une  — en détestation les prénoms composés pour la raison que je viens d’exposer plus haut. J’ai donc d’une certaine manière évité le pire (oui, certains d’entre vous auront été tentés de lire « évité le père ») et me console de vivre depuis plus d’un demi-siècle en relative harmonie avec mon prénom majestueux.

 

Régine Vandamme

Axelle, un axe et deux ailes

L’un de mes deux parents aimait Barbara, l’autre pas, alors ils sont tombés d’accord sur Axelle.. je vais me renseigner. En tous cas, j’adore mon prénom… C’est aussi un axe et deux ailes, comme me disait un ami… c’est inspiré de l’hébreu « Absalon » dont la signification serait « un but à atteindre » (Le père de la paix).

 

Axelle, de Bruxelles, née en 1970

Natacha, si beau, tellement doux

Plus jeune, je n’aimais pas beaucoup mon prénom. Il y avait très peu de Natacha et je faisais figure d’ovni. Entretemps, il y a eu la chanson de Goldman, et de plus en plus de Natacha dans les cours d’école ou les milieux internationaux dans lesquels j’évoluais. Il n’en reste pas moins que les gens s’attendent toujours à voir débarquer une grande blonde plantureuse. Je suis brune et jusqu’il y a peu, je ne baragouinais pas un mot de russe. Bref, sans trop me poser la question non plus, je n’arrivais pas vraiment à habiter ce prénom.

Ce qui m’a fait l’aimer, c’est que je sais à quel point ma maman l’aime, ce prénom. Je suis l’aînée et si je comprends bien, le choix de mon prénom a suscité beaucoup de discussions endiablées. Mon papa, qui porte aussi un prénom slave, penchait plutôt pour un prénom qu’il aurait été ensuite facile de porter en Israël où il avait vécu et comptait bien nous ramener. Pour ma mère, les prénoms israéliens sonnaient comme une juxtaposition de syllabes dénuées de signification.

Peu de temps avant l’accouchement, ils écoutaient la radio. Le présentateur accueille une auditrice qui s’appelle Natacha. J’ai longtemps cru qu’ils avait choisi ce prénom parce qu’elle avait gagné un prix ou quelque chose et qu’ainsi j’aurais été placée sous une bonne étoile. Mais non, le présentateur s’est juste extasié sur ce prénom si exotique et original. Il a dit « c’est si beau, et tellement doux ». C’est ainsi que je suis devenue Natacha.

 

Natacha, née en 1983, Région parisienne